
Plus qu’aucun autre homme, Raoul Ruiz ne peut être résumé — ni ses vies, ni son œuvre. Au fil des nécrologies qui encombrent les tiroirs, se répandent dans les colonnes des journaux, ponctuent les sinistres JT, contaminent la bien-pensance des réseaux sociaux, il arrive que l’on tienne les gens qui meurent (entendez les artistes soudainement sanctifiés ou les sociétaires du petit monde médiatique) pour « irremplaçables ». Or, à bien y réfléchir, tous sont vite remplacés, emportés par la grande vague des vessies et des lanternes. Raoul Ruiz, quant à lui et à la lettre, reste irremplaçable. Sa disparition est comme une faute de goût — la seule et unique, sans doute, d’une carrière (un mot si peu « ruizien ») qui n’en manqua jamais, de goût. Une carrière qui mêla les goûts et les couleurs. Son œuvre, on le sait, est un labyrinthe sans autre Minotaure que ce néant qui menace le Thésée inculte. Une œuvre zigzagante, obsédante, baroque, déroutante, conduite par cet « esprit d’escalier » qui donne son titre au roman posthume publié par Fayard (il remit le manuscrit à l’éditeur quelques jours avant sa mort). Tout avait commencé le 25 juillet 1941, à Puerto Montt, au Chili. Tout se serait terminé le 19 août 2011, à Paris, en France.
Ruiz fut au cinéma (à son histoire, à son économie, à ses formes) ce que Borges fut à la littérature. Soit un érudit espiègle qui sut transformer les abîmes du savoir en arabesques de l’esprit. Il y avait, chez Raoul Ruiz, un art et un plaisir extrêmes de la conversation. L’écouter parler — lui que l’histoire avait pris dans ses filets et sa triste mémoire —, c’était comme ouvrir un livre de contes qui nous aiderait à traverser la nuit, à mener trois vies et avoir la politesse de ne mourir qu’une seule fois. Le Chili de ses premiers jours habitait pour toujours sa voix : son accent donnait à la fois fantaisie et dignité au français parfait qu’il parlait. Lui seul pouvait ainsi restituer la langue et les voyages intérieurs de Proust. Le temps était pour lui un espace que l’on vide de ses corruptions et que l’on habite comme la maison d’une enfance retrouvée. Sa mise en scène, selon des modes et des procédés différents, n’a jamais fait qu’épouser cette trajectoire oblique d’un temps devenu matière, comme si le sommeil et la veille unissaient leurs forces et ne s’attardaient plus aux conventions de la réalité. Borges, dans les infinis plis et replis de son écriture, dans sa vision de la vérité comme fiction à double fond et double tranchant, écrivait que « chaque parole est la première parole que prononce d’Adam ». De même, chaque plan de Ruiz était, chaque fois, la première vue que filmaient les opérateurs Lumière, les premières bandes que construisait Méliès. Ruiz, c’était le cinéma, le vrai, sans peur, sans reproche, sans l’esprit de sérieux qui plombent certains culs (si l’on veut comme Nietzsche châtier notre langage), sans le dédain vulgaire du ricanement bêlant.
Chaque film de Ruiz (qui tournait tout le temps, par tous les temps, sans perdre de temps) était une expérimentation plus ou moins ludique de cette lanterne magique que le cinéma oublie trop souvent d’être, chaque film de Ruiz était une aventure de l’esprit, nourri de littérature et de peinture, de culture populaire et de beaux arts. Surréaliste baroque, Don Quichotte buñuelien, bricoleur wellesien, Ruiz passait apparemment du coq à l’âne (entre les séquences d’un même film ou d’un film à l’autre). Du coq d’un cinéma d’auteur hermétique à l’âne d’un thriller hollywoodien. Grand exégète et ami du réalisateur, Guy Scarpetta évoquait, dans le numéro-hommage de Positif, la manière dont Ruiz postulait deux pôles pour le cinéma : « le modèle wagnérien, c’est-à-dire celui de l’artiste démiurge, créateur de son univers, imposant sa vision et son autorité sur tous les paramètres de son œuvre » et le « modèle Jean-Sébastien Bach, celui du créateur capable de déployer aisément son génie à travers l’acceptation de contraintes, de commandes, de programmes imposés — donnant même parfois l’impulsion. » (Positif 611, janvier 2012). Ruiz — passant de La Vocation suspendue à Shattered Image, des Trois couronnes du Matelot aux Âmes fortes, de L’Hypothèse du tableau volé à Klimt, de Généalogies d’un crime à Combat d’amour en songe, de Trois Tristes Tigres au Temps retrouvé, de L’Éveillé du Pont de l’Alma à Comédie de l’innocence, de La Ville des pirates à Trois vies et une seule mort — fut tout autant Wagner que Bach (et parfois même, et souvent, les deux à la fois). La longue litanie qui égrènerait les titres de ses films formerait le poème bigarré de son œuvre inclassable.
Après sa première période chilienne, Ruiz, souvent épaulé par son producteur Paulo Branco, a su renouveler de fond en comble le cinéma français (qu’il soit d’auteur ou populaire). Il en a positivement dénaturé la lettre et l’esprit. Il en a métamorphosé la langue et les corps (les acteurs, chez lui, étaient doués d’une autre présence, à la fois plus réelle et plus évanescente). L’imagination ruizienne a toujours primé (mais un imaginaire lesté d’une haute perception du monde). Si bien que son héritage est à la fois réel (les films, les livres, les paroles) et virtuel (tout cela qu’il a imaginé, les gouffres qu’il a ouverts, les ciels qu’il a déchirés, les vols qu’il a suspendus). La hiérarchie même de ces catégories de l’esprit n’ont plus cours : les films qu’il a imaginés sont tout aussi importants que ceux qu’il a réalisés (comme on réalise des rêves).
Après le succès des Mystères de Lisbonne, incroyable feuilleton aussi palpitant que vénéneux, Ruiz n’en a pas fini avec le cinéma. Deux titres posthumes, auxquels sa compagne et monteuse Valeria Sarmiento a donné la dernière main, verront le jour. Le premier, La Noche de enfrente, sera présenté en séance spéciale à la Quinzaine des réalisateurs ; le second, As Linhas de Torres, devrait nous apparaître en songe, un jour ou l’autre.
Les vies de Raoul Ruiz furent romanesques, ponctuées de péripéties picaresques. Ce qu’il a emporté dans sa tombe, là-bas, recouverte par la terre de son Chili natal, c’est le secret de vivre sans que jamais la mort n’en vienne gâcher la fête.
Fabien©Gaffez | LE FILM AFRICAIN ET DU SUD | 2012